S6E03: Alisha Wissanji fondatrice de l’École des Grands et la Fondation W.

Quand Alisha Wissanji parle d’éducation, on sent immédiatement que ce n’est pas un concept abstrait. C’est une mission. Depuis plus de vingt ans, elle met sa formation en physique et en mathématiques au service d’une idée simple, mais profondément exigeante. Elle souhaite prévenir la pauvreté par l’éducation. Elle croit, et elle le démontre par les faits, qu’une intervention scolaire bien pensée, portée par une communauté engagée, peut réellement transformer la trajectoire d’un enfant. C’est de cette conviction qu’est née L’École des Grands, puis la Fondation W.

Son rapport à l’éducation est intimement lié à son histoire personnelle. À l’âge de huit ans, sa famille a accueilli des réfugiés afghans. Elle a grandi auprès d’enfants qui ne parlaient pas français, dont les parents n’avaient pas toujours les outils pour accompagner la scolarité. Très tôt, elle a compris ce que signifie apprendre sans filet de sécurité. À l’université puis au cégep, elle a naturellement poursuivi son engagement en offrant du soutien scolaire bénévole. Plus tard, en devenant enseignante au cégep, elle a été frappée par le décrochage massif chez les jeunes issus de milieux défavorisés. Une question s’est alors imposée: pourquoi attendre que les difficultés s’installent, quand on pourrait intervenir beaucoup plus tôt? Pourquoi ne pas créer un pont entre des collégiens bénévoles et des élèves du primaire, dans un programme structuré de mentorat et d’aide aux devoirs?

L’objectif est clair: agir en prévention des facteurs de décrochage dès le primaire et offrir aux enfants comme aux mentors des expériences porteuses d’avenir. L’ambition est grande, assumée: aider, d’ici dix ans, 100 000 enfants par année.

Concrètement, L’École des Grands se déploie le samedi matin dans des cégep partenaires et aussi en Ontario. L’environnement est pensé pour être à la fois sécurisant, stimulant et académique. On commence par un petit-déjeuner partagé entre enfants et mentors, parce que créer le lien est aussi essentiel que nourrir le corps, surtout dans des contextes d’insécurité alimentaire. Suivent deux périodes d’aide aux devoirs en français et en mathématiques, où la pédagogie est active, ludique et rigoureuse. Puis vient un laboratoire scientifique ou informatique, encadré par des mentors formés. Une fois par mois, une activité découverte permet aux jeunes d’explorer différentes facettes du cégep, des soins préhospitaliers jusqu’au Cosmodôme. Chaque session se conclut par une cérémonie de graduation, où l’on célèbre les progrès, l’engagement et la persévérance. Les groupes sont volontairement petits pour maximiser la qualité de l’accompagnement et l’impact réel sur les apprentissages.

Le programme cible prioritairement des écoles primaires situées dans des milieux socio-économiques plus vulnérables. Les enseignantes et enseignants identifient des élèves dont la moyenne se situe généralement entre 50 % et 70 %, un seuil où le mentorat a un effet maximal, et qui présentent certains facteurs de risque de décrochage. L’idée n’est pas de réparer une situation déjà brisée, mais d’intervenir avant que les difficultés deviennent irréversibles.

Ce qui distingue profondément l’École des Grands, c’est la rigueur avec laquelle l’impact est mesuré. On ne se contente pas de belles intentions. Chaque année, des données quantitatives permettent d’évaluer l’amélioration de la réussite scolaire des enfants, mais aussi le développement des mentors: leur autonomie, leur motivation, leur engagement et leur adaptation sociale. Chez les collégiens, différents profils émergent: certains cherchent une reconnaissance d’engagement, d’autres explorent une vocation en éducation, d’autres encore souhaitent simplement redonner à leur communauté. Tous en ressortent transformés.

Pour assurer la pérennité et l’expansion du modèle, un équilibre fin a été trouvé entre standardisation et adaptation locale. Alisha aime utiliser l’image de la crème glacée à la vanille: une base commune solide, à laquelle chaque communauté peut ajouter ses propres saveurs. Le cœur du programme est standardisé pour assurer la qualité et permettre une évaluation comparable de l’impact, tandis que la personnalisation locale favorise l’appropriation et la durabilité. La Fondation W accompagne les établissements avec un programme clé en main, des formations, des outils pédagogiques et des communautés de pratique.

Le financement repose sur une stratégie diversifiée et durable, combinant dons privés, partenariats d’entreprises et subventions. Les défis demeurent nombreux : recruter suffisamment de mentors, lever les barrières liées au temps, à la précarité financière ou à l’insécurité alimentaire, et déployer le modèle sans alourdir la charge du personnel scolaire. Des solutions sont testées, comme des crédits de cours, des soutiens alimentaires et des contenus professionnalisants.

Derrière les chiffres, il y a surtout des histoires qui parlent. Celle d’Anna, par exemple, une étudiante revenue aux études à 25 ans, qui s’est découverte une vocation en accompagnement en devenant mentor, et qui œuvre aujourd’hui à temps plein à la Fondation W. Ou encore ces jeunes dont les trajectoires basculent parfois de façon inattendue, rappelant que chaque parcours humain est fragile, mais aussi profondément transformable lorsque les bonnes conditions sont réunies.

La vision est ambitieuse: rejoindre la majorité des régions du Québec, s’implanter dans de nombreux cégeps, et éventuellement rayonner davantage en Ontario francophone. Pour y parvenir, il faudra continuer à lever les obstacles au mentorat, maintenir un haut niveau de rigueur et soutenir les équipes locales afin que le projet reste porté par la communauté.

Alisha le dit simplement: l’éducation est une priorité. Point. Le changement durable ne repose ni sur des recettes miracles ni sur des slogans, mais sur la rencontre entre la science, la pédagogie, la bienveillance et l’engagement collectif. Donner du temps de qualité à des enfants vulnérables. Offrir à des jeunes adultes des expériences qui les transforment. Construire des ponts entre les générations. Prévenir le décrochage avant qu’il ne s’installe. C’est dans ces gestes répétés, profondément humains, que se dessinent les véritables voies d’avenir.

Et au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si ce genre de modèle fonctionne. Les données parlent déjà. La vraie question, c’est plutôt de se demander si nous sommes prêts à investir du temps, de la présence et de la confiance avant que les enfants décrochent. Parce que prévenir demande plus de courage que réparer. Parce que miser sur l’humain demande plus de patience que de cocher des cases. Parce qu’éduquer, ce n’est pas produire des résultats, c’est cultiver des trajectoires. On ne change pas le monde avec des tableaux Excel, on le change avec des relations qui tiennent debout. Et toi, dans ton milieu, qu’est-ce que tu ferais différemment si la prévention devenait vraiment une priorité?

Publié par Mr Friday

Je suis enseignant, conférencier, podcasteur et animateur. L'humain me fascine. Mes expertises sont la gestion de classe compatissante et le savoir-être.

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