
Il y a des épisodes qui se consomment comme un café entre deux corrections, puis il y a ceux qui te font déposer la tasse, regarder par la fenêtre deux secondes, puis te dire: ok… là, on parle de vrai monde. Celui-ci, c’est ça. Une rencontre avec Alfred Newashish Biroté. Une voix qui n’a pas besoin de monter le ton pour te rentrer dedans. Une présence tranquille, mais solide. Le genre de personne qui te rappelle que l’éducation, ce n’est pas un tableau de données, ni une course aux résultats, ni un slogan bien callé sur une affiche plastifiée… c’est d’abord une histoire humaine. Et souvent, une histoire qu’on ne connaît pas.
https://baladopedago.com/podcast/le-cancre-pedagogue/episode/s6e04alfred-newashish-birote: Dépose ta tasse et réfléchisAlfred est Atikamekw, de Wemotaci, sur les rives de la Tapiskwan Sipi. Il a connu la vie nomade sur le territoire avant d’être envoyé au pensionnat de Pointe-Bleue, de 4 à 11 ans. Juste ça, déjà, ça remet les pendules à l’heure. Parce que pendant qu’on chicane parfois sur un devoir remis en retard, lui, il raconte une enfance où on t’arrache à ta langue, à ta famille, à tes repères, à ta dignité. Ce qui m’a frappé, c’est que ce n’est pas un récit livré pour faire un effet ou provoquer une réaction rapide sur les réseaux. C’est une parole qui porte. Une parole qui a traversé le temps, les cicatrices, la reconstruction. Une parole qui ne cherche pas à gagner un débat, mais à relater ce qui est arrivé, voici ce que ça fait, voici comment on continue malgré tout.
Et malgré tout, justement, Alfred ne se définit pas par ce qu’on lui a fait. Il est un homme de sa communauté dont le pardon est chez lui un véritable pilier. Il habite Wemotaci depuis la création de la communauté en 1972. Il est membre actif, siège sur le Conseil de sages depuis vingt ans, a œuvré en santé mentale, a été policier, animateur de radio. Alfred ne raconte pas seulement “son” histoire. Il porte aussi une responsabilité, un rôle de transmission, de protection, de guérison collective. Quand tu écoutes ça, tu comprends que la résilience, ce n’est pas un mot « Insta » avec une belle photo de montagne. C’est une pratique. Une véritable posture. Une façon de se tenir debout quand la vie, a déjà essayé de te faire plier.
Moi, ce que ça vient brasser, c’est notre réflexe d’école. Notre réflexe de tout rendre mesurable, comparable, classable. Parce que devant un parcours comme celui-là, tu ne peux plus parler de l’élève comme d’un “dossier” ou d’un “cas”. Tu ne peux plus te permettre de réduire un enfant à “il dérange”, “il ne fait rien”, “il manque de motivation”. Tu te demandes plutôt: qu’est-ce qu’il porte? qu’est-ce qu’il a vécu? qu’est-ce qu’il ne sait pas encore dire? Et tu réalises que la compassion, ce n’est pas être mou. C’est être lucide. C’est être assez courageux pour regarder l’humain avant de corriger le comportement. Parce que souvent, le comportement, c’est juste un message mal emballé.
Cet épisode-là te laisse avec une évidence simple, presque gênante tellement elle est claire on ne “réussit” pas un élève. On le rencontre. Et parfois, ce qui change une trajectoire, ce n’est pas une nouvelle stratégie miracle ou une énième grille d’évaluation. C’est un adulte qui sait écouter sans rapetisser l’autre. Un adulte qui comprend que derrière un silence, il peut y avoir une histoire, derrière une colère. Il peut y avoir une peur, derrière une fuite. Il peut y avoir une fatigue; derrière un “je m’en fous”.
Bref… si tu veux un épisode qui te ramène au vrai sens du mot “éducation” pas comme un système, mais comme une relation. Prends le temps. Écoute. Laisse-toi déplacer un peu et après, reviens dans ta classe avec cette question: aujourd’hui, est-ce que j’ai rencontré mes élèves ou est-ce que je les ai seulement gérés?