Les vitamines pédagogiques qui font pousser l’apprentissage

Il y a des épisodes qui te donnent des outils et il y a des épisodes qui te changent ta perception. Celui-ci, c’est clairement la deuxième catégorie.

Dans cet épisode du Cancre Pédagogue, je reçois Alexandra Volckaert, neuropsychologue clinicienne de formation, directrice de recherche chez Babaoo et cofondatrice/figure-clé de Inemo (Inhibition + Émotions). Dès les premières minutes, on comprend qu’on ne va pas juste parler de cerveau”comme on parle d’un chapitre dans un manuel. On va parler d’enfants. De classes. D’adultes. Et de cette vérité qui apaise l’enfant n’est pas toujours en train de refuser. Il est parfois juste pas encore prêt. Croyez Mme Volckaert…ça viendra.

Ce qui m’a frappé d’entrée de jeu, c’est la posture. Pas la posture de la science pour expliquer aux enseignants ce qu’ils font mal. Non. Alexandra a cette manière rare de dire que vous êtes déjà en train de faire beaucoup de bonnes choses, mais vous ne savez pas toujours ce que vous stimulez exactement. Parce que quand tu comprends le “pourquoi” derrière une activité, tu peux l’ajuster, l’améliorer, la rendre plus payante sans te rajouter 48 tâches.

On a parlé de neuroplasticité ce superpouvoir du cerveau. En effet le cerveau peut changer, apprendre, se réorganiser. Pas juste chez les enfants qui réussissent. On vise tous les élèves. Et pas juste quand tout va bien. Même quand un enfant accumule les échecs, même quand son sentiment d’efficacité est au plancher, on revient à une idée qui devrait être écrite en gros sur le mur de toutes les classes. Ce n’est pas parce que tu n’y arrives pas que tu n’y arriveras jamais… c’est juste que tu n’y arrives pas encore. Le fameux “power of yet”. Le “pas encore”. C’est simple, mais chez un enfant qui se croit “poche”, ça peut changer une vie.

Et c’est là que j’ai fait ma comparaison “Fred Jean” avec le bambou. Parce que le bambou, pendant longtemps, tu le vois presque pas pousser. Tu te demandes même s’il se passe quelque chose. Mais sous terre, ça travaille. Ça prépare. Ça s’enracine. Et un jour… boom, ça part. L’enfant, c’est pareil. Des fois, l’apprentissage ne sort pas tout de suite, mais le cerveau est en train de construire. Notre job, c’est donc de travailler le terreau. Le climat. Le contexte. La relation. La sécurité. Les vitamines pédagogiques. Parce que plus le terreau est riche, plus le déclic a de chances d’arriver.

C’est à ce moment qu’on entre dans le cœur du sujet. Plus précisément les fonctions exécutives. Ce panneau de contrôle qui permet à un enfant de se freiner, se concentrer, planifier, garder une consigne en tête, inhiber un geste, changer de stratégie, gérer la frustration. Alexandra explique un point qui est à mon avis fondamental. Le cerveau a une variabilité interindividuelle (chaque cerveau se développe à son rythme), mais aussi une variabilité intra-individuelle (le même enfant, le même jour, ne sera pas le même cerveau selon le sommeil, la faim, la lumière, la saison, la fatigue). Elle donne un exemple qui frappe; en janvier, à 8h du matin, son cerveau n’est pas le même qu’en mai à 8h. La lumière change tout. C’est à ce moment là que tu te dis, combien de fois on a jugé une capacité alors qu’on était en train de mesurer un état?

Mais le plus intéressant, c’est quand elle relie les fonctions exécutives aux compétences socio-émotionnelles. On pense souvent qu’un enfant “ne gère pas ses émotions” comme si c’était un défaut moral. Elle nous ramène ça à la base. Pour gérer, il faut d’abord identifier et comprendre les émotions. Et surtout, pour se mettre à la place de l’autre, il faut inhiber sa propre perspective. Son histoire de l’araignée est parfaite; moi je n’ai pas peur, mais mon amie panique à 10 mètres. Comprendre ça, c’est de l’empathie, mais c’est aussi de l’inhibition. Pour choisir une stratégie sociale adaptée dans un conflit, encore une fois il faut utiliser le stop intérieur, c’est freiner, réfléchir et choisir. C’est du cortex préfrontal en chantier et non de la mauvaise volonté.

D’où vient la naissance de Inemo. Alexandra travaillait une dizaine d’années en pédiatrie, en neuropsychologie, puis elle reçoit l’appel d’une prof d’université: un projet de recherche appliquée, sur le terrain, auprès d’enfants avec des troubles du comportement, pour cibler les fonctions exécutives. Elle accepte, met l’hôpital sur pause et revient plus jamais transformée à la clinique. D’autant plus que, quand tu vois que ça fonctionne, tu ne peux plus laisser ça dormir dans des bibliothèques, dans des articles en anglais que personne ne lit.

Avec sa collègue Marine, qui travaillait sur la cognition sociale et émotions, elles ont eu l’idée brillante de croiser leurs variables, c’est-à-dire de travailler l’inhibition et mesurer les effets sur l’émotion et inversement. Le résultat c’est que ça bouge ensemble. C’est comme ça que naît l’association Inemo: inhibition + émotion.

Le programme prend de l’ampleur et le ministère de l’éducation en Belgique les approche, subventionne un postdoctorat. Elles implantent alors le programme dans des écoles (maternelle et primaire) et viennent une fois par semaine en classe animer des ateliers, puis demandent aux enseignants de continuer le reste du temps. Au bout du processus, elles produisent un manuel gratuit, accessible à tous, avec une partie théorique et 37 fiches pédagogiques utilisables sans matériel. Du concret. Pas du rêve.

Elle dit quelque chose qui devrait rassurer tellement de monde. Lisez bien ce qui suit: Les enseignants ont déjà des pépites dans leurs classes. Des jeux, des routines, des activités qu’ils utilisent sans savoir qu’ils stimulent déjà des fonctions exécutives. Parfois, c’est juste une question de conscience. D’ajuster deux-trois affaires et surtout, de revenir aux sources au lieu d’ajouter une couche de complexité. Par exemple, le fameux poster 52 émotions. Même nous, adultes, on n’est pas capables de nuancer 52 émotions. Alors pour un enfant on commence par les émotions de base. On parle de tristesse, colère, joie, peur. C’est tout. On construit alors la maison par la fondation, pas par le balcon.

À un moment, je parle de mon vécu en classe, des padawans, du pacte de compassion, et même d’une situation d’intimidation qui m’a brassé : un élève qui avait appris, par une expérience passée, que parler à un adulte pouvait se retourner contre lui. Alexandra me répond avec une idée simple, mais immense. Dans les outils socio-émotionnels, l’adulte est aussi un acteur. Dans leur matériel, ils utilisent un hémomètre où chaque élève place sa pince à linge sur l’émotion du matin mais l’enseignant aussi. Pour que l’enfant comprenne que les émotions fluctuent, que les adultes en ont, que c’est normal, qu’on travaille ça ensemble. Ça, c’est à mon humble avis une mini-révolution relationnelle.

Puis on parle d’un concept que j’ai adoré: l’oupsologie de Pierre-Paul Gagnier. Remettre le statut de l’erreur au centre. Parce que quatre élèves peuvent faire la même erreur pour quatre raisons différentes. On parle de manque d’intérêt, d’impulsivité, de mauvaise stratégie, de consignes mal comprise. Alors en traitant l’erreur comme une faute on rate la cause. Mais si on la traite comme une information on peux mieux aider et ajuster nos interventions. Alexandra ajoute une phrase que je garderai en mémoire: on n’apprend pas de ses erreurs…on apprend de ce qu’on fait de ses erreurs. Bam! Là, tu sens que tu viens d’avoir un outil de prof en plus d’un outil de parent.

À partir de là, le podcast bifurque vers Babaoo. Alexandra raconte comment, après être venue présenter Inemo au Québec (2019), elle rencontre des gens qui veulent faire la même chose, mais en digital. Babaoo naît d’une volonté très claire. Celle des enfants sur les écrans. Alors quitte à y être, autant que ça serve. Mais attention! L’idée n’est pas de rendre l’enfant accro. Au contraire, Babaoo est pensé pour forcer le transfert hors de l’écran.

Le concept est fascinant. Il y a un mode aventure, où l’enfant explore un cerveau-monde et débloque des cartes éducatives sur les neurones, la myéline, l’attention, l’inhibition. Et il y a un mode entraînement, pensé pour les enseignants et les professionnels, tels découverte (métacognition), stimulation (mini-jeux), puis il y a le mode mission. Ce sont des défis à réaliser dans la vraie vie. C’et là que l’innovation prend tout sons sens. car le plus dur avec les fonctions exécutives, c’est le transfert. En cabinet, ça va mieux. À la maison, pas toujours. Babaoo tente de combler exactement ce trou-là. C’est génial! Par contre Alexandra est très claire à ce sujet. Ce n’est pas une baguette magique. C’est un outil. Pour certains enfants, ça va être un déclic. Pour d’autres, ça prendra plus de temps. Mais le potentiel est beau, surtout parce que ça peut aussi aider des familles qui n’ont pas accès à des services de remédiation. Pas pour remplacer un professionnel. Pour donner une rampe d’accès. Un support.

Je ressors de cet épisode avec une phrase dans la tête : on en sait trop sur le cerveau pour continuer à dire “moi je suis comme ça”. La plasticité cérébrale, c’est la fin de l’excuse et le début d’une espérance.

Si tu es enseignant, parent, intervenant, ou juste humain qui accompagne un autre humain, cet épisode nous rappelle une chose. L’enfant n’est pas un problème à corriger. C’est un cerveau en construction à soutenir. On ne fait pas rentrer l’apprentissage à coups de marteau. On prépare le terrain. On enrichit le terreau et on attend que le bambou pousse.

Alexandra, merci pour ce moment extraordinaire. À ceux qui nous lisent ou qui nous écoute, si vous avez des questions, envoyez-les. On va continuer à faire d’autres épisodes parce que ce chantier est trop important pour être laissé au hasard.

Publié par Mr Friday

Je suis enseignant, conférencier, podcasteur et animateur. L'humain me fascine. Mes expertises sont la gestion de classe compatissante et le savoir-être.

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