(et ceux qui l’ont trop souvent été)
Je pense qu’il y a des blessures d’enfance qui ne disparaissent jamais complètement. Je crois qu’elles changent de forme, qu’elles se cachent mieux avec le temps, mais qu’elles continuent d’exister. Chez moi être choisi en dernier fait partie de celles-là.
Vu de l’extérieur, ça peut sembler banal. Une équipe à former dans un gymnase. Une partie de hockey. Deux capitaines qui nomment les joueurs un à un. Rien qui semble assez grave pour laisser des traces. Pourtant, pour l’enfant qui attend pendant que tous les autres se font appeler, ce n’est pas banal du tout. Ce n’est pas juste un jeu. C’est un message qu’il reçoit, même s’il n’a pas encore les mots pour le nommer.

Je me souviens de ce sentiment-là. Je me souviens de l’attente. Je me souviens de ce moment où les noms sortent un à un et où le mien ne vient pas. Je me souviens d’essayer d’avoir l’air correct, de faire comme si ça ne me dérangeait pas, de vouloir paraître détaché alors qu’en dedans, j’espérais juste être choisi avec un peu d’élan, avec un peu d’envie. Et quand il ne restait plus que moi, quand on me prenait parce qu’il fallait bien compléter l’équipe, ce n’était pas seulement gênant. C’était blessant.
Le plus dur, ce n’était pas d’être choisi en dernier. Le plus dur, c’était d’avoir l’impression de ne pas être désiré. D’être pris par défaut. D’être celui qu’on accepte parce qu’il ne reste plus d’autre option. Et ça, pour un enfant, ce n’est pas rien. Un enfant n’analyse pas ça avec distance. Il ne se dit pas que les capitaines ont simplement choisi leurs amis ou qu’ils ont agi sans réfléchir. Il absorbe la scène. Il la transforme en impression sur lui-même. Il se demande ce qu’il a de moins que les autres. Il commence à croire qu’il y a peut-être quelque chose chez lui qui donne moins envie.
Avec le temps, j’ai compris que ce genre de moment ne reste pas toujours dans l’enfance. Il grandit avec nous. Il revient plus tard, dans d’autres contextes, avec d’autres visages. Dans ma vie adulte, je l’ai senti revenir dans des contrats, dans des tâches qu’on me confiait, dans des responsabilités pour lesquelles on m’avait choisi. Chaque fois que ça arrivait, je donnais tout. Je ne donnais pas juste un bon rendement. Je donnais le maximum. Je voulais être à la hauteur, évidemment, mais je voulais aussi, sans toujours m’en rendre compte, prouver que j’avais raison d’avoir été choisi.

Quand on a connu le rejet, on ne travaille pas toujours seulement avec son professionnalisme. On travaille parfois aussi avec une vieille blessure. On veut montrer qu’on mérite notre place. On veut montrer qu’on n’est pas là par hasard. On veut presque réparer quelque chose à travers ce qu’on fait. Alors on s’investit à fond. On en donne beaucoup. Parfois trop.
Et quand l’année suivante, on choisit quelqu’un d’autre, la déception ne reste pas seulement dans le domaine professionnel. Elle descend plus bas. Elle touche quelque chose de beaucoup plus vieux. Ce n’est plus seulement l’adulte qui vit une déception normale. C’est l’enfant qui entend encore qu’il n’est pas celui qu’on veut d’abord. C’est ce qui fait que certaines situations nous blessent plus qu’elles n’en ont l’air. Ce n’est pas seulement le présent qui fait mal. C’est tout ce qu’il réveille.
Pendant longtemps, je n’ai peut-être pas mis les bons mots là-dessus. Je pouvais me dire que j’étais juste déçu, que ça faisait partie de la vie, qu’il fallait passer à autre chose. Mais avec le recul, je comprends mieux. Je comprends que certaines réactions en moi étaient liées à ce vieux sentiment de ne pas avoir été choisi avec désir. Je comprends que certains contextes professionnels venaient réveiller quelque chose de beaucoup plus ancien que la situation elle-même.

Je pense que ça peut avoir beaucoup d’effets sur la vie adulte. Ça peut nous rendre hypersensibles au rejet ou au remplacement. Ça peut nous pousser à toujours vouloir faire nos preuves. Ça peut nous amener à surinvestir nos tâches, à vouloir devenir indispensables, à chercher une validation qu’on n’a jamais vraiment reçue quand on en avait besoin. Ça peut aussi créer un doute persistant. Est-ce qu’on me choisit vraiment pour ce que je suis et ce que j’apporte, ou est-ce qu’on me garde seulement jusqu’à ce que quelqu’un de “mieux” arrive?
Et ce doute-là ne reste pas seulement dans le travail. Il peut aussi se glisser dans les relations. Dans la manière d’interpréter le silence. Dans la peur d’être laissé de côté. Dans le besoin d’être rassuré. Dans cette fatigue de toujours vouloir être assez pour ne pas être remplacé.
Je pense qu’il faut oser parler de ça franchement. Il y a des adultes qui ont encore mal à des scènes qui ont eu lieu dans un gymnase, dans une cour d’école ou dans un moment qui semblait insignifiant aux yeux des autres. Pas parce qu’ils sont fragiles. Parce qu’ils ont été marqués. Et ces marques-là continuent parfois de teinter leur manière de vivre certaines déceptions, certains changements, certaines pertes.
C’est aussi pour ça que j’ai envie de parler aux enseignants. À ceux qui n’ont jamais vécu ce type de rejet, j’ai envie de dire ceci. Faites attention. Ce qui vous semble anodin ne l’est pas pour tout le monde. Quand on laisse les élèves se choisir entre eux pour former des équipes, on pense parfois qu’on leur donne juste de l’autonomie. Mais pour certains enfants, on est peut-être en train de transformer leur valeur en spectacle public. On est peut-être en train de leur faire vivre, encore une fois, l’expérience d’être celui qu’on prend faute de mieux.
Je ne dis pas ça pour culpabiliser. Je dis ça pour ouvrir les yeux. Un enfant qu’on choisit en dernier n’apprend pas seulement qu’il est moins fort dans un sport. Il peut apprendre, à tort, qu’il vaut moins dans le regard des autres. Et cette leçon-là peut le suivre longtemps.
Et à ceux qui ont vécu ce genre de rejet, j’ai envie de dire autre chose. Vous n’êtes pas trop sensibles. Vous ne dramatisez pas pour rien. Vous portez simplement des traces que d’autres n’ont jamais eu à porter. Et quand certaines situations vous blessent plus fort aujourd’hui, ce n’est pas parce que vous manquez de solidité. C’est parce qu’il y a en vous une accumulation qui parle encore.
Avec le temps, j’apprends qu’il faut beaucoup de compassion pour regarder cela en face. Pas une compassion qui excuse tout. Une compassion qui comprend. Une compassion qui me permet de dire que oui, certaines choses m’ont marqué. Que oui, certains rejets ont laissé des traces. Que oui, certaines déceptions d’adulte ont réveillé des blessures plus anciennes. Et que non, cela ne veut pas dire que je vaux moins. Cela veut simplement dire que j’ai été touché à un endroit sensible.
Je pense même que cette conscience-là a changé ma façon d’enseigner. Quand on a déjà ressenti ce type de douleur, on remarque plus facilement les élèves qu’on oublie. On voit mieux ceux qui ont l’air correct en surface, mais qui se replient un peu. On sent plus vite quand un jeune fait semblant que ça ne lui fait rien. On comprend qu’un simple choix peut devenir un moment fondateur dans la tête d’un enfant.

Alors on devient plus attentif. On réfléchit davantage à nos pratiques. On cherche moins à reproduire ce qu’on a connu. On veut protéger la dignité des élèves. On veut qu’ils sentent qu’ils ont une place, une vraie. Pas une place laissée à la fin. Pas une place accordée avec dépit. Une place qui leur appartient réellement.
Aujourd’hui, je comprends mieux que ma valeur ne peut pas dépendre uniquement du choix des autres. Ce n’est pas parce qu’on ne me reprend pas que je suis insuffisant. Ce n’est pas parce qu’on choisit quelqu’un d’autre que ce que j’ai donné n’avait pas de valeur. Ce n’est pas parce que je n’ai pas été le premier choix de quelqu’un que je n’étais pas digne de l’être.
Je pense qu’une grande partie du travail d’adulte, c’est justement ça. Apprendre à se choisir soi-même. Apprendre à ne pas remettre entièrement sa valeur entre les mains du regard des autres. Apprendre à reconnaître que certains rejets nous ont marqués, sans leur laisser le pouvoir de définir toute notre identité.
Je ne peux pas changer les scènes du passé. Je ne peux pas revenir dans ce gymnase et réécrire ce qui s’est joué. Mais je peux décider de ce que je fais avec cette histoire-là aujourd’hui. Je peux choisir de mieux me comprendre. Je peux choisir de regarder cette blessure avec plus de douceur. Et surtout, je peux choisir de ne pas la reproduire chez les élèves qui passent devant moi.
Parce qu’au fond, un enfant choisi en dernier, ce n’est pas juste un enfant déçu pendant quelques minutes. Parfois, c’est un adulte en devenir qui commence tranquillement à douter de sa valeur. Et si, comme enseignant, je peux éviter cela, ou au moins l’atténuer, alors j’aurai fait quelque chose d’important. Pas seulement comme pédagogue. Comme humain.