Tu ne verras pas toujours l’arbre, mais quelqu’un profitera de l’ombre.

Il y a une phrase qui m’aide à garder le cap quand la gestion de classe devient lourde, quand je sens que je donne plus que je ne reçois, quand je finis une journée avec l’impression d’avoir parlé dans le vide:

La compassion que tu donnes n’est pas une transaction. C’est une semence.
On ne verra peut-être jamais l’arbre en pleine maturité… mais quelqu’un profitera de l’ombre.

Je l’ai déjà écrit. En gestion de classe, on nous apprend souvent à chercher l’efficacité: la conséquence qui « fonctionne », la stratégie qui « règle » le comportement, la formule magique qui ramène le calme. Soyons clairs, Oui, il faut un cadre. Oui, il faut de la structure. Mais il y a une partie du métier qu’on oublie de dire à voix haute: la relation, c’est long et l’impact, c’est parfois invisible.

Parce qu’un élève ne change pas nécessairement devant toi.
Il change parfois même souvent après toi.

On veut des preuves. On veut des résultats. On veut voir l’arbre pousser pendant qu’on l’arrose. On veut que l’élève nous confirme que ça a servi. Qu’il s’excuse. Qu’il s’améliore. Qu’il s’assoit. Qu’il se contrôle. Qu’il comprenne.

Arrêtez ça.

Dans la vraie vie, il y a surtout avec les jeunes qui testent, les jeunes qui piquent, les jeunes qui explosent, les jeunes qui « dérangent ». En s’ouvrant les yeux, il arrive indéniablement un moment où tu réalises que tu n’es pas en train de gérer un comportement: tu es en train de gérer une histoire.

Une histoire, ça ne se corrige pas en dix minutes.

Un élève peut être insupportable en classe et, en même temps, être en mode survie depuis trois ans.
Un élève peut te provoquer, te défier, te ridiculiser et pourtant être incapable de faire autrement, parce qu’il n’a jamais appris à demander de l’aide sans attaquer.

Alors toi, tu fais quoi?

Tu cadres. Tu tiens la ligne. Tu protèges le groupe.
Mais tu te poses aussi une question qui change tout :

« Et si ce que je vois, ce n’était que le symptôme? »

Je l’écris encore: La compassion en gestion de classe, ce n’est pas être mou.
Ce n’est pas tout laisser passer.
Ce n’est pas devenir un tapis.

La compassion, c’est refuser de réduire un enfant à son pire moment.

C’est dire: « Je ne cautionne pas ce que tu fais, mais je ne te confonds pas avec ce que tu fais. »

Et ça, dans une classe, c’est important. Parce que la plupart des jeunes qui dérapent ont vécu l’inverse: on les a confondus avec leur comportement tellement souvent qu’ils ont fini par s’y installer comme dans une identité.

Ils deviennent « le tannant ».
« le baveux ».
« le violent ».
« celui qui ne veut rien savoir ».

Et plus on les étiquette, plus ils s’y collent… parce que c’est la seule place où ils savent exister. Il est là le danger.

La compassion, c’Est parfois ingrat. C’est une semence quand tu fais des gestes que personne n’applaudit.

Quand tu reprends un élève sans l’humilier.
Quand tu appliques une conséquence sans sarcasme.
Quand tu donnes une deuxième chance à celui qui n’en mérite pas « sur papier ».
Quand tu dis bonjour à celui qui t’a fait vivre l’enfer la veille.
Quand tu restes cohérent, même quand ton orgueil voudrait gagner.

Oui oui! Je le sais… il y a un piège.

Le piège, c’est de croire que si l’élève ne change pas, tu as échoué.

Non.

Tu as peut-être juste semé dans une terre qui n’était pas prête.

Parce qu’on ne sait jamais ce que vit un jeune quand il sort de notre classe.
On ne sait pas ce qu’il entend à la maison.
On ne sait pas ce qu’il traîne dans son sac invisible.
On ne sait pas ce qu’il subit dans sa tête.

Mais voici ce que je sais: chaque fois qu’un adulte reste stable, calme et humain face à un enfant qui déborde, il crée une référence.

Une preuve que ce n’est pas toujours la guerre.
Une preuve qu’on peut être ferme sans écraser.
Une preuve qu’on peut se tromper sans être rejeté.

Et cette preuve-là ne donne pas toujours un résultat immédiat.

Parfois, l’élève ne te dira jamais merci.
Parfois, il changera de classe.
Parfois, il quittera ton école.
Parfois, tu ne verras rien. Rien du tout.

Mais un jour, quelque part, dans une autre classe, avec un autre adulte il va hésiter avant d’exploser.
Il va respirer une seconde de plus.
Il va choisir un mot au lieu d’un coup.
Il va demander de l’aide au lieu de provoquer.

Et toi, tu ne seras pas là pour voir l’arbre.

Mais quelqu’un profitera de l’ombre.

C’est là que la gestion de classe devient plus qu’une affaire de techniques.
C’est une posture.

La posture de celui qui sait que l’autorité la plus forte n’est pas celle qui domine, mais celle qui sécurise.

Parce qu’un enfant se régule mieux quand il se sent en sécurité.
Et la sécurité, en classe, ce n’est pas l’absence de règles.
C’est la présence d’un adulte solide, prévisible, cohérent et profondément humain.

Alors oui, on peut parler de systèmes de renforcement, de routines, de signaux non verbaux, de contrats, de conséquences logiques.

Mais si on oublie l’essentiel, on se fatigue vite.

L’essentiel, c’est ceci :

Tu ne fais pas pousser une classe en criant sur les graines.
Tu fais pousser une classe en cultivant un climat.

Et parfois, ton plus grand impact ne sera pas un élève calme en février.
Ce sera un adulte plus tard… qui, sans s’en souvenir clairement, aura gardé en lui une trace de toi.

Une trace de ta patience.
Une trace de ta dignité.
Une trace de ton regard qui disait :
« Je te vois. Je te cadre. Mais je ne t’abandonne pas. »

La compassion que tu donnes n’est pas une transaction.

C’est une semence.

Et même si tu ne vois jamais l’arbre…
tu peux te dire, en fermant la porte de ta classe :

« Aujourd’hui, j’ai planté quelque chose.
Quelqu’un, un jour, respirera mieux grâce à l’ombre. »

Fred

Publié par Mr Friday

Je suis enseignant, conférencier, podcasteur et animateur. L'humain me fascine. Mes expertises sont la gestion de classe compatissante et le savoir-être.

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