Le bruit en moi

Woman sitting cross-legged on a blanket in a field meditating at sunset with calming words floating above

Il y a des phrases qui n’arrivent pas par hasard. Elles ne tombent pas du ciel comme une belle citation qu’on aurait envie de mettre sur un fond de coucher de soleil. Elles arrivent souvent après des nuits trop longues, des marches où l’on essaie de remettre de l’ordre dans sa tête, des silences où l’on comprend que le plus grand bruit n’est pas toujours autour de nous, mais bien en nous.

« Je suis plus grand que mes pensées et mon corps. »

J’ai entendu ce message alors que furetais sur les réseaux sociaux. Cette phrase, je ne la reçois pas comme une grande révélation spectaculaire. Je la reçois plutôt comme une petite lumière dans une pièce où j’avais peut-être laissé mes pensées décider trop longtemps de l’éclairage. Trop souvent, il m’arrive encore de croire tout ce que je pense. Il m’arrive de penser que je ne suis pas assez. Que j’ai raté quelque chose. Que les autres avancent mieux que moi. Que je devrais être rendu ailleurs. Que si une porte se ferme, c’est peut-être parce que je ne valais pas assez pour l’ouvrir. Sans m’en rendre compte, une pensée devient un verdict, une inquiétude devient une vérité et une peur devient une identité.

Je pense. Je repense. Je tourne autour de la même idée comme un vieux droïde coincé dans le sable de Tatooine. Plus j’y pense, plus ça semble vrai. Pourtant, ce n’est pas parce qu’une pensée parle fort qu’elle dit nécessairement la vérité.

Je crois qu’une partie de ma souffrance commence là. Pas parce que mes pensées sont mauvaises. Au contraire, elles essaient souvent de me protéger. Elles veulent prévoir, comprendre, éviter la prochaine blessure. Elles construisent des scénarios pour me préparer au pire, comme si anticiper la douleur pouvait m’empêcher de la vivre. Mais à force de croire tout ce qu’elles racontent, je finis parfois par devenir prisonnier de mon propre cinéma intérieur.

Comme je l’ai déjà appris, ce que tu portes de l’attention prend de l’expansion. Avez-vous déjà eu en tête une certaine une pensée qui arrive? Vous savez, celle qui prend toute la place, qui s’installe comme si elle avait signé un bail à long terme dans notre tête? Je parle de celle qui ramène d’anciennes blessures. Qui projette des peurs dans l’avenir, qui mélange ce qui s’est passé avec ce qui pourrait arriver. Tout à coup, je ne suis plus seulement en train de penser. Je suis devenu la pensée.

Je ne vois plus une peur. Je suis la peur. Je ne vois plus une inquiétude. Je suis l’inquiétude. Je ne vois plus une blessure. Je suis la blessure.

Quelque chose en moi commence à comprendre que je peux regarder mes pensées autrement. Je ne suis pas obligé de les combattre. Je ne suis pas obligé de les écraser. Je ne suis pas obligé de faire semblant qu’elles n’existent pas. Je peux simplement les observer. Les voir passer. Les accueillir sans leur donner automatiquement les clés de toute ma maison intérieure.

Une pensée peut être présente sans devenir une vérité absolue. Une émotion peut monter sans définir qui je suis. Une peur peut frapper à la porte sans que je sois obligé de lui ouvrir grand et de lui servir un café.

Je ne suis pas obligé de croire tout ce que je pense.

Cette phrase semble simple, mais elle est immense. Parce qu’elle crée un espace. Un petit espace entre moi et ce qui me traverse. Un espace assez grand pour respirer. Assez grand pour ne pas réagir tout de suite. Assez grand pour me demander : est-ce que cette pensée est vraie? Est-ce qu’elle raconte toute l’histoire? Est-ce qu’elle m’aide à grandir ou est-ce qu’elle m’enferme?

Oui, une pensée peut passer sans devenir une prison.

Puis, au cœur de cette réflexion, une question est apparue. Une question en anglais. Toute simple. Presque étrange au départ. Mais elle m’a arrêté.

« Who is aware of what I’m thinking? » Qui est conscient de ce que je pense?

Pour moi, cette question a eu l’effet d’une porte qui s’ouvre doucement. J’ai réalisé que si je peux observer mes pensées, c’est peut-être que je ne suis pas seulement mes pensées. Si je peux remarquer que j’ai peur, c’est qu’il existe en moi quelque chose qui voit la peur. Si je peux entendre ma petite voix intérieure me dire que je ne suis pas assez, c’est qu’il existe certainement en moi un espace plus calme, plus vaste, capable d’entendre cette voix sans automatiquement lui obéir. Oui! Il existe en moi un espace qui observe.

Je ne parle pas ici de religion. Je ne parle pas d’un concept compliqué ou d’une grande théorie. Je parle d’une expérience très humaine. Ce moment où l’on réalise que notre esprit peut être bruyant, mais qu’il y a en nous un lieu capable d’entendre le bruit sans devenir le bruit.

C’est peut-être ça, le début du recul. Ce n’est pas ne plus penser. Ce n’est pas devenir zen vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec une petite musique de spa dans la tête. C’est simplement apprendre à voir la pensée pour ce qu’elle est, c’est -à-dire un passage. Une proposition. Une alarme parfois utile, parfois déréglée. Un message, mais pas toujours une vérité.

Je peux regarder une pensée et lui dire que je le vois. Je comprends qu’il essaie peut-être de me protéger. Mais qu’elle n’est pas obligée de conduire ma vie.

Soyons prudents. Dire que mes pensées influencent mes souffrances ne veut pas dire que je suis coupable de souffrir. Il faut comprendre que certaines blessures sont réelles, certains événements font mal, certaines paroles laissent des traces, certaines pertes changent une vie et même que certaines peurs ont une histoire. On ne peut pas demander à quelqu’un de simplement “penser autrement” comme si la douleur humaine était une mauvaise habitude qu’on corrige avec une phrase inspirante.

Oui, la souffrance mérite du respect, mais il y a peut-être une différence entre ressentir une douleur et laisser mes pensées transformer cette douleur en prison. Il y a la blessure, puis il y a l’histoire que je me raconte autour de la blessure. Il y a l’échec, puis il y a la pensée qui me dit que je serai toujours un échec. Il y a le rejet, puis il y a la pensée qui me dit que je ne serai jamais choisi. Il y a l’inconfort, puis il y a la pensée qui me dit que je suis en danger.

C’est souvent dans cette deuxième couche que je me perds. Grandir intérieurement, ce n’est peut-être pas devenir invincible. Ce n’est pas ne plus avoir peur. Ce n’est pas être parfaitement calme devant tout. C’est apprendre à reconnaître cette deuxième couche. C’est apprendre à dire que ceci est une pensée, pas une prophétie. Ceci est une émotion, pas mon identité. Ceci est une réaction, pas toute ma vérité.

Je suis plus grand que mes pensées. Pas parce que mes pensées ne comptent pas. Elles comptent. Elles parlent de mes inquiétudes, de mes blessures, de mes besoins, de mes espoirs, de mes élans. Mais elles ne racontent pas tout. Elles sont des morceaux de météo intérieure. Pas le ciel au complet.

Mon corps aussi parle. Parfois très fort. Il se tend. Il se fatigue. Il serre la poitrine. Il bloque la gorge. Il tremble un peu. Il réagit avant même que j’aie trouvé les mots. Il me rappelle que je ne suis pas seulement une tête qui réfléchit. Je suis aussi un être incarné, avec une histoire inscrite dans les muscles, dans le souffle, dans les épaules, dans le ventre.

Je ne veux pas le nier. Je ne veux pas le mépriser. Je ne veux pas faire comme s’il était un obstacle à dépasser. Mon corps est un messager, un compagnon, un lieu de mémoire. Il a porté mes combats, mes efforts, mes excès, mes transformations, mes marches, mes silences, mes fatigues et mes recommencements. Mon corps est mon véhicule qui mène à la résidence. C’est pourquoi il mérite de la douceur.

Je ne suis pas seulement mon corps. Je suis aussi celui qui peut l’écouter. Celui qui peut remarquer la tension et choisir de respirer. Celui qui peut sentir l’inconfort sans se condamner. Celui qui peut accueillir la fatigue sans croire qu’elle définit toute sa valeur.

Je suis plus vaste que mes réactions physiques. Plus vaste que ma peur dans le ventre. Plus vaste que mon cœur qui bat vite. Plus vaste que mes épaules crispées et plus vaste que mes limites du moment. Peut-être que la paix commence quand je cesse de confondre ce qui me traverse avec ce que je suis. Ce qui me traverse est réel. Mais ce n’est pas tout moi.

Mes pensées passent. Mon corps réagit. Mes émotions montent. Mes peurs parlent. Mes blessures cognent parfois à la porte. Mais derrière tout cela, il y a une présence qui apprend à rester là. Pas parfaite. Pas toujours calme. Pas toujours lumineuse. Mais là. Cette présence, je veux apprendre à l’habiter davantage.

Je veux apprendre à mettre un peu plus d’espace entre la pensée et la croyance. Entre l’émotion et la réaction. Entre la peur qui parle et la décision que je prends. Entre ce qui m’arrive et l’histoire que je choisis d’écrire avec ça. Un peu comme un Jedi intérieur qui n’essaie pas de tuer sa peur, mais qui apprend à ne plus lui obéir aveuglément.

Je ne veux pas devenir au-dessus de tout. Je veux devenir plus présent à tout. Plus présent à mes pensées sans m’y noyer. Plus présent à mon corps sans m’y réduire. Plus présent à mes douleurs sans les laisser devenir toute mon histoire. Je suis plus grand que mes pensées et mon corps.

Je le dis doucement, parce que je suis encore en train de l’apprendre. Je suis plus grand que les scénarios que mon esprit invente pour me protéger. Je suis plus grand que les tensions que mon corps porte pour me prévenir. Je suis plus grand que les anciennes blessures qui essaient parfois de parler à la place du présent. Je ne suis pas mes pensées. Je ne suis pas seulement mon corps. Je suis aussi celui qui observe. Celui qui apprend. Celui qui respire encore au milieu du bruit intérieur.

Peut-être que c’est là que commence une forme de liberté et qu’il existe un espace où je peux me rencontrer avec compassion.

Publié par Mr Friday

Je suis enseignant, conférencier, podcasteur et animateur. L'humain me fascine. Mes expertises sont la gestion de classe compatissante et le savoir-être.

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