Il y a des moments dans une vie professionnelle où l’on sent qu’on est rendu ailleurs, même si notre cœur, lui, demeure profondément attaché à son milieu. Croyez moi! Ce n’est pas toujours facile à nommer. Ce n’est pas toujours confortable non plus. Parce qu’en éducation, on a souvent appris à rester. À tenir. À être fidèle. À donner encore un peu plus. À attendre son tour. À espérer qu’un jour, quelqu’un verra enfin ce qu’on porte. Chez moi j’ai constate que le détachement devient nécessaire.
Je ne parle pas d’un détachement froid ni amer. Pas celui qui claque la porte en disant: « Vous allez voir ce que vous perdez. » (bien que j’y ai pensé momentanément). Je parle plutôt d’un détachement plus sain, « plus adulte ». et surtout plus lucide. Ce détachement qui, malgré la douleur, nous permet de prendre un pas de recul, de respirer un peu, de regarder notre parcours avec honnêteté et de se dire: « Et si mon avenir professionnel ne dépendait pas uniquement d’une seule porte? »
J’ai eu la chance de vivre trois processus d’entrevue pour des postes de conseiller pédagogique. Chaque fois, j’ai pu nommer avec honnêteté mon désir de contribuer autrement à l’éducation, c’est-à-dire accompagner, soutenir, réfléchir avec les équipes, faire grandir des idées au-delà des murs de ma classe. Aller tester ce que j’ai appris. Polir mon diamant pour que dans 10 ans à ma retraite que je puisse accompagner et former des équipes dans les écoles. 10 ans ça passe vite. Je n’ai plus de temps à perdre. Oui depuis maintenant 15 ans, j’ai cette urgence de vivre. Le cancer que j’ai battu est l’ultime raison. Depuis une quinzaine, je mords dans la vie à pleine dents.
Pour en revenir à mes entrevues, ces expériences m’ont permis de mieux comprendre ce qui m’habite professionnellement. Elles m’ont aussi confirmé que ce désir n’était pas passager. Il est bien réel.
Le dernier processus n’a malheureusement pas mené à la suite que j’espérais. Une autre candidature a été retenue, avec un parcours différent du mien. Je l’accueille avec respect, même si cela m’invite forcément à réfléchir à la suite. C’est peut-être là que le détachement commence. Même si la peine est bien réelle, j’ai appris avec le temps sur cette capacité de reconnaître qu’un chemin ne s’ouvre pas toujours à l’endroit où on l’avait imaginé. J’ai appris que le détachement, ce n’est pas abandonner. C’est arrêter de confier toute notre valeur à une seule décision.
Quand on y pense un peu, on réalise que s’ouvrir est un avantage immense. Quand on se détache, on reprend du pouvoir sur notre propre récit. On cesse d’attendre uniquement une validation externe pour croire en ce que l’on peut offrir. On comprend que ne pas être choisi ne signifie pas ne pas être compétent. Parfois, cela signifie simplement que l’espace où l’on se trouve n’est peut-être pas celui qui est prêt à nous recevoir maintenant.
Le détachement permet aussi d’ouvrir le regard. Quand on reste trop longtemps à espérer qu’une porte précise s’ouvre, on finit parfois par oublier qu’il existe tout un corridor, d’autres milieux, d’autres équipes, d’autres réalités, d’autres besoins, d’autres endroits où notre couleur peut devenir une force au lieu d’être perçue comme un risque.
Aller voir ailleurs, ce n’est pas renier ce qu’on a construit. Ce n’est pas non plus cracher sur son milieu. Ce n’est pas effacer les années données, les liens créés, les élèves accompagnés, les collègues soutenus, les projets portés. C’est simplement reconnaître que notre développement professionnel mérite aussi de l’espace. Parfois, cet espace n’est pas là où on pensait le trouver.
Le détachement nous aide peut-être à sortir de la loyauté mal placée. Celle qui nous fait croire que vouloir grandir ailleurs, c’est manquer de reconnaissance. Mais on peut être reconnaissant et avoir besoin d’air. On peut aimer son milieu et vouloir explorer. On peut être profondément engagé et refuser de rester figé.
À mon humble avis, c’est sain, pour une organisation, de voir ses gens circuler, apprendre ailleurs, respirer ailleurs, se confronter à d’autres façons de faire. L’éducation gagne quand les idées voyagent. Elle gagne quand les humains ne sont pas enfermés dans une seule définition de leur rôle. Elle gagne quand un enseignant peut devenir accompagnateur, conseiller, formateur, passeur et bâtisseur de ponts.
Chez moi, le détachement m’a forcé à clarifier mon intention. Pourquoi je veux devenir conseiller pédagogique? Est-ce pour un titre? Pour sortir de la classe? Pour prouver quelque chose? Ou est-ce parce que je sens profondément que mon expérience peut servir autrement?
Dans mon cas, la réponse revient toujours à la même place celle d’accompagner. Je veux réfléchir avec les enseignants. Je veux soutenir des pratiques. Je veux créer des ponts entre les idées et le terrain. Je veux aider l’éducation à respirer un peu mieux. Pas parce que je suis au-dessus de la classe. Mais bien parce que la classe m’a justement tout appris.
Le détachement, c’est aussi apprendre à ne pas tout prendre personnel. Pour un Cancre Pédagogue, disons que c’est presque un entraînement Jedi. On peut ressentir la déception sans devenir amer. On peut reconnaître la tristesse sans laisser cette émotion conduire le véhicule. On peut dire: « Ça fait mal », tout en continuant d’avancer avec dignité.
C’est peut-être ça, la vraie maturité professionnelle. Ne pas nier la blessure. Mais ne pas lui donner le droit de rapetisser notre avenir.
Alors oui, je regarde ailleurs. Non pas comme quelqu’un qui fuit. Mais comme quelqu’un qui répond enfin à un appel qu’il entend depuis longtemps. Je ne sais pas encore quelle porte s’ouvrira. Je ne sais pas encore quel milieu aura envie de miser sur ma couleur, mon expérience et mon regard. Mais je sais une chose: je ne veux plus attendre immobile devant une porte qui hésite à s’ouvrir.
Le détachement ne veut pas dire que je n’aime plus mon milieu. Il veut simplement dire que je commence enfin à m’aimer assez pour ne pas me limiter.