
Il y a trois mois, ma femme et moi avons pris une décision qui allait bouleverser notre quotidien. Nous avons quitté une région où nous avions construit une bonne partie de notre vie pour nous installer à Chibougamau. Une ville que nous connaissions bien peu, à plusieurs centaines de kilomètres de nos repères, de nos habitudes et des gens que nous aimons.
Aujourd’hui, alors que l’automne s’installe tranquillement, je prends conscience que cette aventure m’apporte bien davantage que ce que j’avais imaginé.Je pensais simplement changer de travail, découvrir une nouvelle région et relever un défi professionnel. Mais je réalise que ce déménagement m’amène surtout à revoir certaines de mes façons de penser, de travailler et même de vivre.
Je vous explique. Lorsque j’ai accepté de devenir conseiller pédagogique en formation professionnelle au Centre de formation professionnelle de la Baie-James, je savais que je quittais un univers qui m’était familier. Après presque 25 ans en enseignement, j’avais développé mes réflexes, mes convictions, mes pratiques et une relative expertise. Je connaissais les rouages de l’école, ses forces, ses contradictions et ses limites. J’y avais aussi construit mon identité professionnelle.
J’étais enseignant. J’étais le Cancre Pédagogue. J’étais ce gars qui avait toujours une idée de projet, une conférence à préparer, un balado à enregistrer ou une cause à défendre. Je ne dis pas ça pour me donner de l’importance. C’est simplement que pendant longtemps, j’ai eu beaucoup de difficulté à dissocier ce que je faisais de celui que j’étais. Mon travail occupait une place immense dans ma vie. Peut-être même trop grande à certains moments.
Je ne regrette rien de ce parcours. Il m’a permis de rencontrer des humains extraordinaires et de vivre des expériences qui ont contribué à faire de moi l’homme que je suis aujourd’hui. Mais je crois qu’il arrive un moment où l’on doit accepter qu’une passion puisse se transformer sans nécessairement disparaître.
En quittant ma classe, je n’ai pas cessé d’aimer l’enseignement. J’ai simplement choisi une autre manière d’y contribuer. Ce choix m’a conduit dans un environnement où, pour la première fois depuis longtemps, je me retrouve souvent à ne pas savoir.
Je découvre le forage, le dynamitage, les procédés miniers, les métiers spécialisés et une réalité de la formation professionnelle que je connaissais très peu. Je rencontre des enseignants qui possèdent une expertise technique impressionnante et qui évoluent dans des environnements très différents de ceux que j’ai connus.
Je pose des questions. Beaucoup de questions, car il m’arrive de ne pas comprendre du premier coup. Je dois parfois demander qu’on m’explique une deuxième fois. Je découvre des mots, des outils, des machines et des façons de faire qui m’étaient complètement inconnus il y a quelques mois.
Curieusement, cette situation me fait énormément de bien. J’avais presque oublié ce que représentait le fait de redevenir un véritable apprenant. Moi qui ai passé tant d’années à réfléchir aux conditions qui favorisent l’apprentissage, je me retrouve aujourd’hui à vivre cette réalité de l’intérieur. Je redécouvre l’importance de la patience, de l’accueil, du droit à l’erreur et surtout du sentiment de sécurité nécessaire pour oser poser une question.
Cette expérience m’amène aussi à revoir ma posture de conseiller pédagogique. Je ne suis pas arrivé ici pour expliquer aux enseignants comment faire leur travail. Je suis arrivé avec une expérience pédagogique, certes, mais surtout avec la volonté de comprendre leur réalité pour mieux les accompagner. Je constate qu’il y a une différence importante entre vouloir aider quelqu’un et prendre réellement le temps de comprendre ce dont cette personne a besoin. On peut posséder toutes les connaissances pédagogiques du monde et passer complètement à côté de l’humain qui se trouve devant nous. C’est une leçon que je connaissais déjà comme enseignant, mais que je redécouvre aujourd’hui sous un angle différent.
L’accompagnement ne commence pas lorsque nous proposons une solution. Il commence lorsque l’autre sent que nous avons réellement cherché à le comprendre.
Mais mon aventure à Chibougamau ne se résume pas à ce nouveau rôle professionnel.
Il y a aussi la région. Je dois vous avouer que je découvre un milieu qui me fascine autant qu’il me questionne. Avant mon arrivée, Chibougamau représentait surtout pour moi la nature, les grands espaces, les lacs et cette impression de vivre loin de l’agitation des grands centres. J’y découvre maintenant une communauté avec son histoire, ses défis, ses richesses et des gens qui ont beaucoup à m’apprendre.
Je commence à comprendre que le Nord ne se découvre pas simplement en le traversant ou en admirant ses paysages. Il faut y vivre. Il faut fréquenter les gens, écouter leurs histoires et accepter de regarder certaines réalités autrement.
Récemment, je suis allé à la soupe populaire de Chibougamau. Cette expérience m’a rappelé une chose importante. On peut habiter une ville, apprécier ses paysages, fréquenter ses commerces et pourtant passer à côté d’une partie de sa réalité humaine. Je ne veux pas prétendre comprendre Chibougamau après seulement quelques mois. Ce serait bien prétentieux de ma part. Je souhaite plutôt prendre le temps de découvrir ce qui fait la richesse de cette communauté, sans arriver avec toutes mes références du sud en pensant qu’elles peuvent automatiquement s’appliquer ici. Je réalise que déménager dans une nouvelle région exige plus qu’une capacité d’adaptation. Cela demande aussi une certaine humilité.
Il faut parfois accepter de laisser ses certitudes derrière soi et cette réflexion m’accompagne autant dans mon travail que dans ma vie personnelle. Parce qu’il y a aussi cette nouvelle maison au bord d’un lac. Je ne sais pas si c’est l’âge, les événements des dernières années ou simplement le fait de changer d’environnement, mais je remarque que mon rapport au temps est en train de se transformer. Pendant longtemps, j’ai été un gars de projets. J’avais toujours quelque chose à organiser, à améliorer, à créer ou à entreprendre. Mes journées étaient bien remplies et j’en retirais une certaine satisfaction. J’avais cette impression que pour avancer, il fallait constamment être en mouvement.
Aujourd’hui, il m’arrive de m’asseoir devant le lac et de ne rien faire de particulier.Je regarde simplement ce qui se trouve devant moi. Ça peut sembler banal, mais pour moi, c’est un apprentissage. J’ai passé une bonne partie de ma vie à chercher comment faire une différence dans celle des autres. J’en ai parfois oublié l’importance de prendre le temps d’apprécier la mienne. Je commence à réaliser qu’il existe une grande différence entre avoir une vie bien remplie et avoir une vie qui nous nourrit.
Je ne prétends pas avoir trouvé un équilibre parfait. Ceux qui me connaissent savent très bien que je demeure capable de me lancer dans mille projets et de remplir mon agenda beaucoup trop rapidement. Je ressens moins ce besoin de devoir constamment prouver ma valeur par ce que j’accomplis. J’ai moins envie de courir après la reconnaissance ou de participer à tout ce qui se présente.
Je souhaite continuer de contribuer, mais pas au prix de m’oublier. Je veux être présent pour les gens que j’aime, prendre le temps de découvrir mon environnement et apprendre à apprécier ce qui se passe devant moi plutôt que de toujours anticiper ce qui viendra ensuite.
Ma femme et moi avons entrepris ce changement ensemble. Après toutes ces années à construire notre vie, nous voilà à découvrir de nouveaux repères, de nouvelles habitudes et une autre façon d’envisager l’avenir. Je trouve ça assez extraordinaire lorsqu’on y pense. On associe souvent les grandes aventures aux jeunes adultes qui quittent la maison familiale, voyagent ou commencent leur carrière. Comme si, passé un certain âge, notre rôle consistait surtout à préserver ce que nous avons acquis. Pourtant, je commence à croire que l’expérience devrait justement nous donner davantage de courage pour oser.
À 50 ans, je n’ai plus la même manière de regarder la vie qu’à 25 ans. J’ai connu la maladie, les deuils, des déceptions et des moments où les choses ne se sont pas déroulées comme je l’aurais souhaité. J’ai aussi connu des réussites, des rencontres exceptionnelles et des moments de bonheur que je n’aurais jamais pu planifier.
Je sais aujourd’hui que nous pouvons passer énormément de temps à préparer notre avenir sans jamais avoir la moindre garantie sur ce qu’il nous réserve. C’est peut-être pour cette raison que je ressens de moins en moins le besoin d’attendre les conditions parfaites pour vivre certaines expériences. J’ai longtemps voulu réussir ma vie. Je me demande aujourd’hui si je ne devrais pas surtout chercher à bien la vivre. Cette nuance prend de plus en plus de sens pour moi. Je ne cherche plus nécessairement à être heureux à tout prix. Je cherche la paix. Une paix qui ne dépend pas de la réussite de tous mes projets, de l’approbation des autres ou de l’absence de difficultés. Je cherche cette capacité à me sentir bien avec mes choix, même lorsqu’ils comportent des incertitudes.
Évidemment, tout n’est pas parfait à Chibougamau. Il y a l’éloignement, nos enfants, nos amis qui nous manquent, les habitudes qu’il faut reconstruire et toutes ces petites réalités du quotidien auxquelles nous devons nous adapter. Il y aura probablement des journées où je me demanderai encore ce qui m’a pris de venir m’installer aussi loin, particulièrement lorsque l’hiver nous rappellera que nous sommes bel et bien dans le Nord! Je sais que ne suis pas venu ici avec l’idée que tout serait plus facile. Je suis venu parce que j’avais envie de vivre quelque chose de différent.
Après ces premiers mois, je remarque que ce changement m’amène à réfléchir à une question qui dépasse largement mon propre déménagement.Pourquoi attendons-nous parfois aussi longtemps avant de nous autoriser à changer quelque chose dans notre vie?
Nous attendons d’être prêts? Nous attendons le bon moment? Nous attendons que les conditions soient réunies, que nos responsabilités diminuent, que les risques disparaissent? Sans même nous en rendre compte, nous finissons par confondre la stabilité avec l’immobilité.
Je ne crois pas qu’il faille tout quitter pour être heureux. Je ne crois pas non plus qu’un changement de carrière ou de région constitue une réponse aux difficultés de la vie. Mais je crois profondément que nous gagnons parfois à remettre en question les raisons pour lesquelles nous continuons de faire certaines choses. Est-ce encore par conviction? Par plaisir? Par choix? Ou simplement parce que nous avons toujours fonctionné ainsi?
Je me suis posé ces questions au cours des dernières années et je n’ai pas toujours aimé les réponses. Aujourd’hui, je suis heureux d’avoir accepté de sortir d’un environnement où je connaissais presque tout pour entrer dans un univers où j’ai encore énormément à découvrir.

Je trouve même une certaine beauté dans le fait de ne pas savoir exactement ce qui m’attend. Le Cancre Pédagogue que je suis a longtemps cherché à démontrer qu’un parcours scolaire difficile ne détermine pas ce qu’une personne peut devenir. Je crois que cette nouvelle aventure me permet d’ajouter quelque chose à cette conviction.
Notre passé ne devrait pas non plus déterminer jusqu’où nous avons le droit de nous réinventer. Je ne suis plus devant mes élèves, mais je continue d’apprendre. Je ne suis plus dans ma région, mais je continue de créer des liens. Je ne possède plus tous mes anciens repères, mais j’en construis de nouveaux et je n’ai surtout pas l’impression d’avoir abandonné une partie de moi-même. J’ai plutôt l’impression de lui donner un peu plus d’espace.
Dans quelques années, je regarderai probablement cette décision avec un recul différent. Peut-être y verrai-je le début d’une longue aventure professionnelle. Peut-être y découvrirai-je surtout une étape importante de mon cheminement personnel, mais pour le moment, je préfère ne pas trop chercher à définir ce que tout cela signifie. J’apprends à apprécier cette période de ma vie pour ce qu’elle est.
Je terminerai avec cette réflexion. Nous passons parfois une bonne partie de notre existence à essayer de devenir la personne que nous avions imaginé être. Nous poursuivons des objectifs, nous bâtissons des projets et nous cherchons à répondre aux attentes que nous nous sommes nous-mêmes imposées. Mais il arrive aussi que la vie nous invite à regarder autrement ce que nous sommes devenus. Je suis arrivé à Chibougamau avec l’intention d’entreprendre un nouveau chapitre professionnel. Je découvre que le véritable changement se trouve peut-être dans ma façon d’habiter ma propre vie. C’est lorsque je regarde le lac Caché, je me dis que je n’ai pas nécessairement besoin de connaître la suite pour apprécier pleinement ce que je suis en train de vivre.

Après tout, il n’est peut-être pas nécessaire de partir à la recherche d’une nouvelle vie. Il suffit parfois d’avoir le courage de donner un nouveau sens à celle que nous avons déjà.